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Difficile Liberté

Photo JL. 1ère édition (1963) de Difficile liberté.

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) Jacques Derrida, Violence et Métaphysique, in L'écriture et la différence p.117, Ed. du Seuil.

(2) Préface de J. Bonniot au petit livre "Le visage de l'autre" de Tom Dieck, Ed. du Seuil. 

 

Le thème de la liberté parcourt toute l’œuvre d’Emmanuel Lévinas. Ce thème est celui de la difficile liberté inhérente au Judaïsme.

Le petit recueil « Difficile Liberté » regroupe des articles parus durant la période 1950-1970. Emmanuel Lévinas en avait recomposé le sommaire pour la 3ème édition et c'est elle que nous relisons (les références renvoient à l'édition Livre de poche).

L'unité de l'ensemble est profonde et l'inspiration est celle des textes sources du judaïsme qui sont « plus vivants que la vie » et dont il surgit une exigence morale devant Autrui que « je fixe véritablement avec une droiture sans ruse ni faux-fuyant, ses yeux désarmés privés absolument de protection. »

Est-ce une « ennuyeuse morale », « propédeutique terrestre » qui n'a « jamais donné que des psaumes ! » (p. 13).

Sûrement pas. Pour Lévinas, le message fondamental du judaïsme consiste à « ramener toute expérience à la relation éthique entre les hommes » (p. 223).

Une tentation pourrait consister à séparer, chez Lévinas, le Juif du Grec. « Sommes-nous (question non chronologique, question pré-logique) d'abord des Juifs ou d'abord des Grecs » (1).

« La tradition philosophique, de Platon à Hegel, avait explorer la voir de la totalité» ; cela laisse à Lévinas le risque d'explorer, sous nos yeux, l'autre voie, « celle de de l'ouverture à l'infini. » (2).

Lévinas est à prendre en bloc : philosophe et talmudiste.

La trace de l'autre (c'est celle de Dieu) est au cœur de la sagesse juive.

« Qu'il tende la joue à celui qui frappe et qu'il soit rassasié de honte » (Lamentations 3,30), c'est la même chose que d'écrire « Je suis en soi, par les autres » (in « Autrement qu'être »)

Les quelques quarante cinq articles qui composent l’ouvrage ont une tonalité commune : le repositionnement du judaïsme dans l’après guerre. « Au lendemain des exterminations hitlériennes qui ont pu se produire dans une Europe évangélisée depuis plus de quinze siècles, le judaïsme se tourna vers ses sources ».

Ces textes sont donc toujours actuels car ils font référence à une sagesse éternelle.

« Mais la liberté n'est pas devenue plus facile ».

Au fil des sujets, des événements et de la pensée, dans leurs multiples modalités, ils s’étirent, sur six chapitres.

Entre ce nécessaire retour aux sources (I Au-delà du pathétique) et les oppositions et polémiques (III Polémiques) notamment avec le christianisme bien qu’il ne soit pas urgent de les renouveler  « Le malentendu dure depuis vingt siècles. Maintenant, on peut attendre », se trouve insérée, fort à propos, une exégèse (II Commentaires) sur le traité talmudique Synhedrin 34, traitant de la période messianique.

Irruption du politique et du social dans l’exégèse talmudique: la violence politique et la pauvreté disparaîtront-t-elles de la terre à l’époque messianique ? Est pensée ici une conception du messianisme à méditer : « Le messianisme ce n’est pas la certitude de la venue d’un homme qui arrête l’histoire. C’est mon pouvoir de supporter la souffrance de tous. C’est l’instant où je reconnais ce pouvoir et ma responsabilité universelle. »

Puis viennent deux chapitres symétriques. 

Alors que le premier s’ouvre sur des rapprochements potentiels ( IV Ouvertures ) : « Tolérance et religion », « Amitié judéo-chrétienne » et le très beau « Israël et l’universalisme » ; le second marque l’originalité d’une interprétation ou d’une philosophie (V Distances ) : « Judaïsme et temps présent », « Le clair et l’obscur », « Heidegger Gagarine et Nous ».

L’avant dernier chapitre intitulé « Ici et maintenant  » mais en latin ! (Hic et Nunc VI) aborde le thème de société du judaïsme en France dans un maintenant déjà hier mais encore contemporain : « L’assimilation aujourd’hui », « L’espace n’est pas une dimension » et le beau texte « Education et prière ».

Reste enfin le post-scriptum (VII Signature).

En quelques feuillets, Lévinas brosse un raccourci rapide mais approfondi de sa pensée et des pensées qui l’ont influencé.

En commençant par la Bible hébraïque, dès le plus jeune âge, défilent pêle-mêle les influences et les visages amis, fréquentés dans la vie ou les lectures  (« cet inventaire disparate est une bibliographie ») : Pouchkine, Tolstoï (et sûrement également Dostoïevski), Blanchot, Jean Hering, Brunschvicg, Gabriel Marcel, Wahl, Nerson et Mordehaï Chouchani, « maître prestigieux et impitoyable d’exégèse et de Talmud ».

Sont bien sûr retracées les influences décisives de Husserl et de Heidegger sur une jeunesse « dominée par le pressentiment et le souvenir de l’horreur nazie ».

En définitive, les trois moments principaux de la pensée de Lévinas sont là et décrits précisément de sa plume :

-          Sortie de l’être (de 1935 à 47), « De l’évasion » et « De l’existence à l’existant »,

-          Du Même à l’Autre (de 1947 à 70), « Totalité et Infini »,

-          Vers un ordre éthique (de 1970 à 80), « Autrement qu’être ». 

Ne manque que la partie postérieure au recueil, où l’éthique se fait radicale, philosophie première.

Morceaux choisis.

Nous approfondirons, par ailleurs, chacun des chapitres de « Difficile liberté » mais relevons d’ores et déjà, à titre de morceaux choisis, ce texte très juste réhabilitant la technique, mise à mal par Heidegger dans une « doctrine subtile et neuve » selon laquelle tout ce qui nous apparaissait comme ajouté par l’homme à la nature, luirait déjà dans la splendeur du monde ». Reflet de l’Etre et non pas fait de l’homme (p. 325 in Heidegger Gagarine et Nous).

Enraciné dans la terre, l’homme serait plus plante que la plante « qui n’en tire que les sucs nourriciers ».

L’exploit de Gagarine apparaît dès lors comme symbolique de l’arrachement au Lieu : « pendant une heure peut-être un homme a existé en dehors de tout horizon » !

La technique rompt l’enracinement et permet de voir les hommes « en dehors de la situation où ils sont campés ». Elle « nous arrache aux superstitions du Lieu ».

« Socrate préférait, à la campagne et aux arbres, la ville où l'on rencontre les hommes ».

« Le judaïsme est le frère du message socratique » qui recherche l'homme, « dans la nudité de son visage ».

Au passage, je lis sans déplaisir dans le même article (p. 326) que « la catholicité du christianisme intègre les petits et touchants dieux familiers, dans le culte des saints, dans les cultes locaux ». Il maintient « la piété enracinée » et c'est pourquoi il conquit l'humanité. Distances.

Relevons également cet autre texte qui séduit tous ses lecteurs (p. 213 in Nom d’un chien ou le droit naturel), humain, réconfortant et sensible, le portrait de Bobby, « dernier kantien de l'Allemagne nazie, n'ayant pas le cerveau qu'il faut pour universaliser les maximes de ses pulsions ».

Avant que les sentinelles ne l'eussent chassé, ce « chien errant vint se joindre à la tourbe » et entra dans la vie de Lévinas et de ses compagnons de captivité en Allemagne nazie au camp numéro 1492 (!).

« Il  apparaissait aux rassemblements matinaux et nous attendait au retour, sautillant et aboyant gaiement.
Pour lui - c'était incontestable - nous fûmes des hommes. »  

Tables de la Loi.

Plus généralement, le thème de la liberté approfondi par Lévinas, permet de découvrir des joyaux de sagesse ou plutôt de revenir à l’ancienne sagesse juive et d'en « réveiller la raison endormie », le juif du Talmud devant prendre le pas sur le juif des Psaumes.

Le recueil « Difficile liberté » sous-titré « Essais sur le judaïsme » s’ouvre sur une citation du Talmud : « Liberté sur les tables de pierre » (Avot 6,2).

Cette phrase situe bien l'un des thèmes centraux du livre : la liberté serait fille de la Loi éternelle gravée, par le doigt de Dieu, sur les tables de pierre.

Toute la dialectique du judaïsme dans la pensée de Lévinas est là, me semble-t-il : responsable avant d’être libre; responsable devant l’Autre. 

Le judaïsme pour Lévinas est un anachronisme au sens « d’une non-coïncidence avec son temps ». Le judaïsme s’insère dans le monde moderne tout en affirmant « l’intangibilité d’une essence, la fidélité à une loi, un rigorisme » (p. 297).

Le souci de modernisme (à toutes les époques) impose souvent « le renoncement à l’intériorité, à la vérité, résignation à la mort et, chez les âmes basses, contentement dans la jouissance. »

D’où ce trait : « le monothéisme et sa révélation morale constituent l’accomplissement concret, par delà toute mythologie, de l’anachronisme primordial de l’humain » (p. 297).

Révélation morale, primat de l’éthique.

« Reconnaître la nécessité d’une Loi, c’est reconnaître que l’humanité ne peut se sauver en niant sa condition, d’emblée, magiquement ».

Impossible de s’arracher à cette responsabilité. Même si grande est la difficulté d’une vie équitable et même si dangereuse est l’utopie qui peut pousser l’homme à « préférer l’allégresse du salut solitaire ».

Au risque de l’entêtement dans ce primat de la Loi éthique, entêtement millénaire, entêtement qui valut au vieux petit peuple à la nuque raide, des millénaires de persécution. 

Entêtement « plus fort que les tentations, tu n’es pas orgueil – quoi qu’ils disent – tu es liberté » (p. 143).

Essence éthique, souvent incomprise notamment par ceux, nombreux, qui se laissent abuser par « une lecture de la Bible figée dans les traductions », ou par ceux encore plus nombreux  « incapables de remonter au Talmud qui – d’audace en audace – déroule la Bible dans toute l’étendue du drame humain qu’elle suppose » (p. 145).

La Loi d’Israël est « gravée sur des tables de pierre » comme on le lit dans la Bible, en Exode 24,12

ויּאמר יהוה אל־משה עלה אלי ההרה והיה־שם ואתנה לך את־לחת האבן והתורה והמּצוה אשר כּתבתי להורתם ׃

Je te donnerai des tables de pierres avec la Loi et les Commandements que j’ai écrits pour leur instruction.

Puis en Exode 32,16, nous lisons que les caractères de la loi étaient gravés sur les tables  :

והלּחת מעשׂה אלהים המּה והמּכתּב מכתּב אלהים הוּא חרוּת על־הלּחת ׃

Et ces tables étaient l’ouvrage de Dieu et l'écriture était celle de Dieu gravée sur les tables.

Mais, comme nous le conseille la Michna (Avot VI,2), il ne faut pas lire  חָרוּת  kharout « gravée » mais חֵרוּת kherout « liberté ». Petite différence de syntaxe (une voyelle), grande différence de sens.

אַל תִּקְרָא חָרוּת אֶלָּא חֵרוּת, שֶׁאֵין לְךָ בֶּן חוֹרִין אֶלָּא מִי שֶׁעוֹסֵק בְּתַלְמוּד תּוֹרָה, וְכָל מִי שֶׁעוֹסֵק בְּתַלְמוּד תּוֹרָה הֲרֵי זֶה מִתְעַלֶּה

La Loi gravée dans le marbre peut donc libérer dans une exigence éthique radicale.

« La personne est indispensable à la justice avant d’être indispensable à elle-même » (p.296).

« Ma liberté n’a pas le dernier mot, je ne suis pas seul ». 

Difficile Liberté.